L’ultra-violence d’un génie.
Orson Welles déclara en 1963 : « Parmi la jeune génération, Kubrick me paraît un géant ». Il l’est en effet devenu au fil du temps. Un géant incompris. On le disait invivable avec ses acteurs, reclus en permanence pour fuir la presse et le monde en général, très distant avec ses proches. Dit comme ça, cela peut paraître étrange et peut en rebuter plus d’un quant à approfondir son œuvre. Pourtant, ne nous détrompons pas, si le cinéma est ce qu’il est aujourd’hui, nul doute que ce grand bonhomme y est pour quelque chose.
Je ne vais pas être objectif dans cet article, pourquoi ? Tout simplement parce que je suis un grand admirateur de Stanley Kubrick. Qu’on aime ou pas ses films, il est impossible de ne pas respecter un maître comme lui. Sa femme, Christiane devrait me haïr. Elle-même déclara que son mari était une légende montée de toute pièce, certainement pour perpétuer l’homme qu’il était.
J’avais 11 ans quand j’ai vu Orange Mécanique pour la première fois. Quoi ? Mais il est fou, si jeune ? Oui, j’avais profité d’un moment d’absence de mes parents pour piquer la VHS (oui, à l’époque, on disait comme ça) qui traînait dans le salon. Il me restait plus qu’à mettre l’objet dans le magnétoscope (oui, on disait comme ça aussi) et admirer. Nul doute que ce fût ma première claque cinématographique. Alors oui, la violence était omniprésente, oui certaines scènes étaient choquantes, mais il régnait une telle maîtrise dans la mise en scène et dans l’art de cadrer les personnages que je me suis laissé prendre au jeu. Il y a des moments qui peuvent marquer dans une vie, celui-ci en fait partie. J’ai mis des années à voir le reste de sa filmographie. Dorénavant, quand je vois un de ses films, je suis toujours conquis. Personne ne raconte une histoire comme lui, c’est certainement cette raison qui poussa beaucoup de réalisateurs à s’en inspirer. D’après ses fans : Spielberg, Scorsese, Pollack… rien que ces trois là , on peut arrêter la liste.
Eyes Wide Shut restera la dernière claque que m’infligea Stanley. Là où certains ne voient qu’une scène d’orgie, je vois toute la beauté d’un film magistralement mis en scène. Il y a tous les ingrédients pour en faire un chef-d’œuvre. Ici, complexité du cadrage rime avec intrigue rudement bien ficelée.
Kubrick ne démarre pourtant pas en tant que réalisateur mais en tant que photographe. Après des années d’école longues et ennuyeuses, rien ne peut convaincre le petit Stanley de choisir un métier en rapport avec ce qu’il étudie. Son père sera à l’origine du grand déclic de sa vie artistique en lui offrant son premier appareil photo à l’âge de 13 ans. Il deviendra plus tard photographe professionnel et travaillera d’arrache-pied pour être « au point ». Nul doute que sans la photographie (à l’époque où l’on savait encore prendre des photos à la dure), il ne serait pas devenu aussi pointu et expérimenté lors de son passage au cinéma. Il n’hésitait pas à prendre et à reprendre des centaines de clichés pour obtenir le résultat escompté. Il ne deviendra qu’à 22 ans ce que l’on connaît le mieux aujourd’hui de lui, cinéaste.
Kubrick était très critique sur son travail. N’hésitant pas à décrire son œuvre comme parfois bonne et parfois très mauvaise. C’est aussi cette facette de lui qui forge son caractère et sa détermination à aller toujours plus loin. Il n’hésite pas non plus à toucher à tout, que ce soit au scénario, au cadrage, au montage, au son… Kubrick est un autodidacte et il le prouva à de nombreuses reprises. Est-ce un manque de confiance accordé à des aides extérieures ? Pas du tout, il en aura même besoin bien plus tard. Même si il a toujours été d’une nature à vouloir tout faire lui-même, il voulait tout simplement s’améliorer personnellement.
Il fera donc son premier court-métrage, Day of the Fight. Financé avec un budget de 4 000 euros et inspiré d’un ancien travail photographique, celui-ci raconte une journée dans la vie d’un boxeur. Il reprendra le même concept mais avec cette fois un missionnaire catholique. Même si ces deux films sont des petits succès et ne rapportent pas ou peu d’argent, ils auront quand même l’avantage de propulser Kubrick dans le monde du septième art. Il faudra attendre quelques années et un divorce pour qu’il se lance dans le long métrage de manière définitive. Son premier s’intitule Fear and Desire racontant l’histoire d’un groupe de soldats qui se bat contre… d’autres soldats. Si l’histoire peut paraître bâclée, il ne faut pas oublier que les films de guerre à l’époque ne sont pas aussi nombreux que maintenant. En 1954, le baiser du tueur arrive en salle racontant l’histoire d’un boxeur qui est prêt à tout pour fuir le milieu de la mafia. Kubrick était un grand fan de boxe, ce qui explique une fois de plus ce choix. C’est seulement à partir de l’Ultime Razzia en 1956 que notre cinéaste Américain commence à élargir sa notoriété et en particulier à Hollywood. Il est reconnu notamment pour son cadrage et son travail sur la lumière mais peu pour ses histoires qui manquent cruellement de panaches pour certains critiques de l’époque. C’est seulement à partir de son dernier film que des producteurs vont commencer à miser sur lui et donc à lui donner des enveloppes plus importantes.
Ce qui sera le cas pour les Sentiers de la Gloire, avec Kirk Douglas dans le rôle principal et qui coûtera 1 millions de dollars. Quand on regarde cette merveille, on découvre à quel point ce film sera le véritable point de départ de toute son œuvre future avec des travellings, des longues séquences pour suivre les personnages, une utilisation de la musique minutieuse et une lumière une fois de plus exquise.
Spartacus est un tournant pour Kubrick, certainement le plus mauvais pour lui d’ailleurs. Le film est un succès commercial et critique, mais le réalisateur y trouve à redire. Ce sera le plus grand OVNI de sa carrière cinématographique, du moins le plus éloigné de tout ce qu’il a pu entreprendre, même par la suite. Ce fût un tournage éprouvant et chaotique et pour cause, ce n’était pas son projet. On prétendra qu’il avait voulu rendre service à Kirk Douglas, tout comme celui-ci lui avait rendu service quelques années auparavant. Il mettra ensuite un terme à ses films en noir et blanc avec Docteur Folamour et le sulfureux Lolita. Ce dernier choquera des milliers d’Américains puritains. Il devra d’ailleurs être remanié pour être moins olé olé. Pourtant, le film n’a strictement rien de pornographique : un adulte, joué par James Mason (La mort aux trousses d’Hitchcock pour ne citer que celui-ci), tombe fou amoureux d’une jeune adolescente de 15 ans. Si certaines scènes sont suggérées, elles ne sont pas pour autant choquantes. Le livre l’est beaucoup plus à ce niveau là , il avait d’ailleurs été interdit dans plusieurs pays.
On rentre maintenant dans ce qu’on connaît le plus de Kubrick aujourd’hui. 2001, l’Odyssée de l’Espace est un film majeur pour toute la science-fiction. Celui-ci sort en 1968 et est un véritable chamboulement pour la filmographie du cinéaste. Et si je vous disais que sans celui-ci, il n’y aurait pas eu de Star Wars ? George Lucas ne s’en est jamais caché. Si on est loin des sabres laser et des effets spéciaux de la trilogie (quoi que pour 1968, on est quand même plutôt en avance), on ne peut nier que 2001 reste et restera un monument. Ce qui le caractérise le plus est l’omniprésence de l’ordinateur Hal 9000, doté d’une IA remarquable et qui n’hésite pas à manipuler ses passagers, provoquant l’étouffement du spectateur jusqu’au dénouement final et une claustrophobie certaine. Si beaucoup jugent le film assez dur à regarder, notamment à cause des scènes lentes et sans véritables actions, il ne faut cependant pas oublier qu’il ne s’éloigne jamais de son objectif qui est d’intriguer le spectateur. Pour ça, on peut faire confiance à Kubrick car c’est justement ce qui caractérise toute sa filmographie.
Orange Mécanique est dans les salles obscures en 1971. Il va lui aussi susciter la polémique à cause de la violence omniprésente et du sexe qui n’est pour le coup ici, plus suggéré comme au temps de Lolita. On suit la bande des Droogies menée par Alex (Malcolm McDowell), qui n’ont pour préoccupation que la violence dans une ville de Londres, qui ne donne franchement pas envie. L’Angleterre des années 70 n’est pas la plus florissante et Kubrick en profite pour justement pointer ce problème. Dans le film, le héros va faire subir aux autres des choses abominables, tout comme il subira plus tard une expérience affreuse pour le mener sur la voie de la rédemption. Ce qui frappe le plus dans ce film est l’utilisation de la musique avec notamment un certain Beethoven. Kubrick était un grand mélomane, fan de classique et de Jazz, celui-ci misait beaucoup la dessus pour donner une ambiance particulière. Orange Mécanique détient le record d’entrée en France pour toute la filmographie du cinéaste.
Stanley était un admirateur absolu de Napoléon. Ce fût à l’origine un projet qui lui tenait à cœur, mais à cause d’un différent avec la Warner, il n’aura finalement jamais lieu. Alors il décida à se lancer dans Barry Lyndon en 1975, l’histoire d’un Irlandais au XVIIIème siècle qui débute sa vie dans la misère, grimpe les échelons au court de sa vie pour devenir un personnage important et finira dans la déchéance la plus totale. On retrouve un peu le même cas de figure dans Orange Mécanique. Un personnage qui monte (ou y croit tout du moins) pour au final descendre bien bas. Le film est cependant un échec, qui de plus avait coûté une certaine somme.
Kubrick décide d’innover et de se lancer dans l’horreur-fantastique avec Shining en 1980, adaptation du roman du même nom de Stephen King. Cette fois-ci, le budget est à la baisse, mais on est là en présence de ce qui sera certainement l’œuvre la plus personnelle du New-Yorkais.
Jack Torrance (Jack Nicholson) est un écrivain raté et en manque d’inspiration. C’est donc pour cette raison que notre héros décide d’emmener sa femme et son fils à l’hôtel Overlook, perdu dans les montagnes et fermé durant l’hiver. Il accepte le poste de gardien pour l’occuper durant quelques mois. Cet évènement marquera un tournant tragique pour Torrance qui sombre peu à peu dans la folie. Le reste ne se raconte pas, il se vit. C’est la première fois que l’on voit le procédé du Steadicam ce qui donne une image proche de la perfection. Le concept est simple, aidé d’un harnais et d’un bras articulé, l’opérateur peut réaliser des prises tout en marchant ou en courant sans que cela perturbe l’image. Tout est parfaitement bien stabilisé, donnant au travelling par exemple, un effet de fluidité tout à fait prodigieux. Stephen King n’a pas du tout apprécié le film et a même demandé à se faire retirer du générique. Pourtant, je trouve que Kubrick a réussi à donner ce que le livre n’a pas, un rythme.
Full Metal Jacket sera l’avant dernier film du réalisateur et il sortira en 1987. C’est aussi l’occasion pour Kubrick de faire un bond dans le passé en réalisant un film de guerre. Cette fois, tout a changé, la technique a évoluée et il peut donc faire quelque chose de plus aboutie. On suit l’histoire d’un soldat subissant un entraînement intensif pour aller combattre au Viêt Nam. Il voulait faire un grand film sur la guerre, c’est chose faite.
Il faudra attendre plus de dix ans et l’année 1999 pour voir le dernier film du maître sur nos écrans, Eyes Wide Shut. Celui-ci est l’adaptation d’un roman d’Arthur Schnitzler, Traumnovelle datant de 1926. Kubrick a ce projet depuis des années en tête, certainement une façon prémonitoire pour lui de dire : ça sera mon dernier. Bill Harford, jeune médecin New Yorkais (Tom Cruise) apprend que sa femme, Alice (Nicole Kidman) a voulu le tromper durant un été avec un jeune officier. Elle fantasme depuis sur le fait de tout quitter pour cet inconnu, Harford est complètement déboussolé.
Il décide alors de se lancer dans une aventure hors du commun en échappant au pire à plusieurs reprises. Là aussi, inutile d’en dire plus, c’est toute la magie de Kubrick qui opère ici. Certainement pour ma part, sa meilleure œuvre (pour lui aussi comme il le confiera d’ailleurs à sa fille, peu de temps avant de mourir). Il y a tous les éléments que l’on admire chez lui. Un véritable testament et encore une fois, ce goût pour une personnalité complexe devant faire face à des choix cruciaux. On est en présence ici d’une véritable compilation de ce que le réalisateur savait faire de mieux.
Stanley Kubrick est mort en laissant derrière lui un héritage long de plus de 50 ans. Si vous voulez profiter encore un peu de sa magie, rendez-vous donc au Katorza à Nantes pour aller voir Shining le 27 Juillet et Eyes Wide Shut le 3 Août. Ces deux films seront les derniers projetés de la rétrospective qui avait lieu un peu partout en France. C’est une véritable chance de voir ces merveilles sur un grand écran, d’autant plus que cela ne se reproduira pas avant un bon moment. Vous pouvez aussi vous rendre à la cinémathèque de Paris pour contempler l’excellente exposition qui aura lieu jusqu’au 31 Juillet.
Exposition Kubrick : http://www.cinematheque.fr/fr/expositions-cinema/kubrick/
Programme du Katorza à Nantes : http://www.katorza.fr/rendez-vous.php

















